SF, récits brefs et féminismes

Séminaire
Institut de recherche pluridisciplinaire en Arts, Lettres et Langues
Université de Toulouse II Jean Jaurès

SF, récits brefs et féminismes
Vendredi 1er février 2019
Université de Toulouse II Jean Jaurès​ salle F337, Maison de la Recherche


De nombreux chercheurs et philosophes se penchent sur la question de l’Anthropocène, terme élaboré par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen pour désigner une nouvelle ère géologique, succédant à l’Holocène, qui aurait débuté à la fin du XVIIIe siècle et où l’évolution de la biosphère est dominée par les conséquences néfastes de l’action et du développement humains (réduction de la biodiversité, changement climatique, érosion des sols, etc.). Ce concept a une vocation critique, il montre que l’Homme avec un grand H a outrepassé les droits dont il estimait disposer sur la nature, et qu’il est donc temps d’éveiller les consciences et d’alerter l’opinion.
Les projections que permet la science-fiction semblent bien se prêter à cet objectif, et les éco-féministes se sont emparées de cette problématique afin de mettre en évidence, en associant théorie du genre, Anthropocène et patriarcat, que l’homme avec un petit h a également largement outrepassé les droits qu’il s’était arrogés sur la femme. La militante éco-féministe Starhawk, qui est à l’origine de nombreuses réflexions innovantes du féminisme, est, dans la mouvance du New-Age, une des pionnières de ces questions et a inspiré le courant de la science-fiction éco-féministe. On trouve d’ailleurs, dans la bibliographie de Rêver l’Obscur , son livre phare sur lequel notre étude s’appuiera, une bibliographie de cette catégorie de la science-fiction.
La science-fiction éco-féministe, qui s’est principalement intéressée à ces questionnements, a popularisé le féminisme dans la science-fiction ainsi que dans le large champ de la fantasy. Ainsi, la place et l’image de la femme dans les littératures de l’imaginaire ont largement évolué, comme en témoignent les nombreuses recherches dont elles font l’objet (on peut penser à celles d’Anne Larue). Sylvie Allouche dépeint par exemple des sociétés matriarcales dont les valeurs principales sont la non-violence et le pouvoir que confère la maternité. Ces deux thèmes semblent être au cœur des problématiques d’une littérature montrant que le monde des « hommes », notre monde actuel, placé sous la domination du masculin, a, en raison de sa violence et de la perte du lien avec la nature, conduit à l’avènement de l’Anthropocène.
Ainsi, en nous appuyant sur les diverses recherches qui ont été déjà menées et sur un corpus de récits de science-fiction, nous nous interrogerons sur ce qui constitue leur dimension proprement féministe, en étudiant en particulier les oppositions et ressemblances présentées par les projections utopiques de notre monde ou d’un monde à venir qu’offrent ces textes.

La nouvelle « Arthro » de Joëlle Wintrebert se rattache diversement aux problématiques féministes à travers les thèmes du viol et de l’avortement. Elle évoque le périple d’un vaisseau de Terriens débarquant sur une planète inconnue et apprenant peu à peu à comprendre la population de la planète – des mante-religieuses géantes -, et à cohabiter avec elles.
La nouvelle « Noyau d’amour » de Marianne Leconte est écrite selon deux points de vue : celui d’une jeune femme blanche vivant dans une tribu africaine constituée des derniers humains vivant sur Terre, et celui de « l’Étranger », un extraterrestre envoyé sur notre planète afin de préserver l’espèce humaine. Si les thèmes féministes sont moins nombreux que dans la précédente nouvelle, ce que l’on pourrait appeler la vengeance de la planète est évoquée comme un processus de régression : rien ne laisse soupçonner qu’une crise écologique a mené à la disparition de presque toute l’humanité mais la nature a repris ses droits. Si la tribu fonctionne grâce à un mélange des mœurs occidentales et africaines, en revanche, elle est profondément patriarcale.
Enfin « Un Monde d’Homme », d’Anne Larue, est une nouvelle bourrée d’humour qui, contrairement aux textes nostalgiques d’une certaine forme de matriarcat que sont beaucoup de nouvelles de science-fiction féministes, met en scène un monde rigoureusement patriarcal : on n’a plus le droit d’y être femme. Toute personne souhaitant conserver cette identité sexuelle est déportée sur l’Ile d’Oléron. La moitié de la population prend donc de la testostérone dès l’âge de 16 ans.

Le point commun de ces trois nouvelles est donc d’illustrer diversement que toute société quelle qu’elle soit est l’objet d’une tentative de domination par la masculinité, qui s’impose par le mépris et la violence. Cette réflexion nous amènera donc à nous interroger sur la place que les femmes occupent, ont perdue ou revendiquent dans ces récits et dans la SF d’inspiration éco-féministe, et sur les moyens et stratégies que les héroïnes de ces nouvelles élaborent pour obtenir ou reconquérir le respect et la considération de la partie masculine de leur monde.

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